LES PORTS DE MAC ORLAN : LE HAVRE.

Publié le par pierre escaillas

 

C'est Emmanuel Pollaud-Dulian qui, dans un commentaire (J'aime les grands cargos arrêtés sur les rades), m'a aiguillé vers Pierre Mac Orlan.

"La rose des ports européens dresse à chacune de ses quatre pointes essentielles quatre villes dont les docks reçoivent des hommages marins d'une inspiration assez différente. Au Nord il y a Hambourg et ses paquebots géants à travers la pluie ; à l'Ouest, Londres manipule les serrures de ses entrepôts qui sentent le rhum et le poivre ; au Sud, il y a la chanson légère de Marseille et les rois mages à l'entrée de la rue Bouterie ; à l'Est, Constantinople tend un décor nouveau pour les embûches de la Corne d'Or.
Tout jeune homme devrait connaître ces quatre villes" ...

C'est ce que j'ai fait très tôt en les abordant par la mer, comme il se doit pour un port. Pour Constantinople j'ai dû attendre longtemps et finalement jouer au passager, ce qui n'a d'ailleurs rien de désagréable.
Mais au milieu de cette rose des ports Pierre Mac Orlan accoste aussi d'autres quais : ceux du Havre, par exemple.

 



































Le Havre déroule pour moi un film d'une parfaite tenue. La ville est devant mes yeux sur l'écran : très grande, très marine, un peu grise, un peu pluvieuse. Le Havre vit d'une vie prodigieuse, la vie de la Haute Epicerie Océane. Je revois les jeunes commis des courtiers maritimes et la barbe florentine de Conrad qui dut souvent fumer sa cigarette entre l'hôtel de la Marine et le Bassin du Roi. Dans les anciens estaminets, , présidés par d'accortes caissières, les cours du café dominaient les préoccupations juvéniles. L'influence anglaise apportait aux hommes une coloration distinguée : les chanceliers des consulats fameux parlaient d'art et de musique. Le grand commerce n'employait que des mots évocateurs : coton, poivre, café, cacao, passagers de toute provenance qui se hâtaient dans la pluie vers les trains internationaux. Ces convois ruisselaient dans la brume qui drapait de beaux mensonges au-dessus de la gare maritime



En errant, à la fortune d'une pipe, dans les ruelles du quartier Saint-François, j'ai souvent poussé la porte vitrée d'un estaminet curieusement bourré de curiosités marines, depuis le poisson volant desséché jusqu'au long courrier ivre de mots qui ne pouvaient pas sortir de sa bouche en porte-pipe. Avant d'avoir su, grâce à Rudyard Kipling ou à Joseph Conrad, l'histoire de la pension Fultah Fisher et celle du Sunda Hotel à Macassar, je connaissais les stars où l'on bouclait le tour du monde entre minuit et l'aube, au dernier appel de la sirène.

Pierre Mac Orlan
Quais de tous les départs.
Chroniques recueillies par Francis Lacassin.
Editions Phébus.
  



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