DEBARCADERES, LES POETES DU VOYAGE MARITIME.

                                                                 

 

 

Passagers réguliers ou occasionnels des Messageries Maritimes, de la Transat ou des Chargeurs Réunis, poètes-voyageurs éblouis de mer et de couleurs exotiques, ils nous ont laissé quelques ( trop rares ) traces de leurs périples. J'aimerais, à travers quelques citations de leurs oeuvres et des illustrations de mon cru, vous les faire (re ?) découvrir tout en espérant que vous m'en ferez connaître d'autres. Bon voyage.  Pierre Escaillas.
Pour voir les navires des Messageries Maritimes :
www.messageries-maritimes.org
 

 

Mardi 17 juin 2008
                                                                                                                                                                                                                                                    

                                                                                                                   Cliché C.G.T. *


Les artistes de la Comédie-Française
sont venus sur le paquebot à 4 turbines
réciter les Deux Pigeons  
sous un plafond signé Luc-Olivier Merson.
Les filles du Préfet maritime dansent
et sont en nage
d'espérer un mari.
Le Capitaine dit : " Voyez dames Sirènes
habillées de mazout. "
( Peut-on considérer sans haine
l'atticisme du Capitaine ? )

Des gouttes tombent, large sueur.
Les forçats du 4e pont ont des sentiments excessifs.
La mayonnaise tourne.
On entend crier
les chiens promis à la vivisection.
Dans sa péroraison, le Ministre aux invités :
" - Lançons sur l'océan,
suave mari magnum,
ce petit coin de France,
c'est à dire,
un peu plus de Justice et un peu plus de beauté. "

                                         Paul Morand, Inauguration d'un paquebot.
                                         Feuilles de température. Poèmes.
                                         NRF  Gallimard.

*Un dîner de gala à bord de La Provence.
Cliché Cie Gale Transatlantique extrait de :
Paquebots, le temps des traversées
Michel Mohrt & Guy Feinstein.
Ed. Maritimes et d'Outre-Mer.




                                        

par pierre escaillas publié dans : P.MORAND
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Vendredi 13 juin 2008

 

                    

 

                



                                                        
                                                        Il fait à Djibouti si chaud,
                                                        Si métallique, âpre, inhumain,
                                                        Qu'on planta des palmiers en zinc
                                                        Les autres mourant aussitôt.

                                                        Quand on s'assied sous la ferraille
                                                        Crissante au souffle du désert,
                                                        Il vous tombe de la limaille,
                                                        Bientôt vous en êtes couvert.

                                                        Mais vous possédez l'avantage,
                                                        Sous la palme au fracas de train,
                                                        D'imaginer d'autres voyages
                                                        Qui vous mènent beaucoup plus loin.


                                                                                  Jules Supervielle, Sous Les Palmiers.
                                                                                  Débarcadères.
                                                                                  Oeuvres poétiques complètes.
                                                                                  Ed. NRF  Gallimard.

Et aussi  Les Carnets de la Licorne : http://lalicorne.canalblog.com


                     

par pierre escaillas publié dans : J.SUPERVIELLE
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Mardi 10 juin 2008
 
 



                            L'Etna sent la gare,
                                   le figuier chaud.
                                   Sous l'ombre il n'est plus
                                   que fumerolles roses
                                   et trois Allemands nus
                                   qui chantent un poème en vers de couleur
                                   sur la résistance passive,
                                   dans le thêatre de Taormina.

                                                      
                                                       Paul Morand, Poème cousu main.
                                                       Feuilles de température.
                                                       nrf   Gallimard


Et Les Carnets de la Licornehttp://lalicorne.canalblog.com

par pierre escaillas publié dans : P.MORAND
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Samedi 10 mai 2008


"Trade winds fast winds" disaient les Anglais qui avaient le sens du commerce et pour qui ces vents portant le l'Europe vers les Caraïbes étaient de précieux auxiliaires du trafic maritime.
Nous, Français, bien au dessus de ces basses contingences commerciales les appelons Alizés.

Pour les lecteurs rebutés par la langue de Shakespeare je me suis essayé - mes faibles moyens réclament une grande indulgence - à une traduction en langue française.

Les "Spanish seas", les mers espagnoles dont parle John Masefield sont appelées aujourd'hui mer des Caraïbes.


 

 

 

 

Trade Winds  

In the harbor, in the island, in the Spanish Seas,
Are the tiny white houses and the orange trees,
And day-long, night-long, the cool and pleasant breeze
Of the steady Trade Winds blowing.

There is the red wine, the nutty Spanish ale,
The shuffle of the dancers, the old salt's tale,
The squeaking fiddle, and the soughing in the sail
Of the steady Trade Winds blowing.

And o' nights there's fire-flies and the yellow moon,
And in the ghostly palm-trees the sleepy tune
Of the quiet voice calling me, the long low croon
Of the steady Trade Winds blowing.

                                           John Masefield.


Alizés

Au port de la petite île caraïbe,
Couverte de minuscules maisons blanches et d'orangers,
S'épand, tout au long du jour et de la nuit, la brise exquise et douce
Du souffle régulier de l'alizé.

Il y a le vin rouge, la bière espagnole au goût de noisette,
Le piétinement des danseurs, les histoires des vieux loups de mer,
Le crin-crin du violon et le bruissement dans les voiles
Du souffle régulier de l'alizé.

Et à la nuit viennent les lucioles et la lune rousse
Et, depuis les fantomatiques palmiers, le chant monotone
D'une douce voix qui m'appelle, la longue et basse mélopée
Du souffle régulier de l'alizé.

par pierre escaillas publié dans : J. MASEFIELD
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Vendredi 2 mai 2008

 

 

A la mémoire
d'Antonio Joachim Salvador Pereira
né à Chinchinim ( Salsete Goa )






    






























Elles remplissent à éclater une bibliothèque vétuste dont le haut est vitré dans une chambre de la case baroque surchauffée pendant le jour.
    On y voit mourir un trafic,
    un port que les navires délaissent,
    un vieux contrat de fournitures étranges, signé en 1895, par Monsieur de Baillou qui avait un paraphe fleuri, et par El Hadj Chamis.

    L'ultime page du Livre de Caisse est tragique :
    le dernier mois on a dépensé 73 shillings pour trois télégrammes à Nairobi et 7/6 pour une souscription à la "Society for prevention of crualty to animals".

    Elles dorment. Le papier, sec, se casse.

    Mais la nuit, sans doute,
    hors du sommeil cataleptique des feuillets entassés et de l'infinie faiblesse des morts,
    se lèvent, pour errer à travers les salles vastes et sur la terrasse indienne,
    dans une atmosphère de sultanat arabe,
    de cocoteraie humide,
    de club anglais et de roupies de la Reine
    les fantômes verdâtres et "underpaid" de commis locaux gaonais.

Louis Brauquier.
Je connais des îles lointaines.
Poésies complètes.
Editions La Table Ronde.

Et aussi "Les Carnets de la Licorne" :  http://lalicorne.canalblog.com/
 

par pierre escaillas publié dans : L. BRAUQUIER
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Dimanche 27 avril 2008

 

 

 

  

Les grands armateurs et les grands commerçants de Hambourg possèdent chacun autant de ciel que la fumée de leurs paquebots ou de leurs cargos peut en couvrir. C'est un ciel fragile du Nord et quand un rayon de soleil le casse d'une fêlure dorée, il peut laisser entrevoir des divinités marines surprenantes, mais d'une parfaite honnêteté . . .
A Hambourg, comme dans tous les grands ports, les races les plus diverses se mêlent sans se connaître. Chacune d'elles, grâce au gris du ciel, y affirme son caractère particulier. Un noir n'est jamais plus noir qu'à Hambourg et les fruits exotiques qui ornent les vitrines des boutiques du marché de Sankt-Pauli offrent vraiment, dans leurs formes, aujourd'hui familières, les secrets domestiques de l'Orient.


 






















Avant de se confier au canot automobile qui vous conduira jusque dans l'embouchure de l'Elbe, il est bon de flâner dans les rues du vieux Hambourg et de s'accouder longuement sur les anciens parapets qui font songer à ceux de Bruges ou d'Amsterdam. Cette ville étonnante est parmi les plus beaux livres d'images qu'un Européen, lié étroitement et par goût au sort de son Europe, puisse feuilleter. Mille détails peuvent servir de point de départ à un roman : une jeune collégienne qui précède sa bonne devant les barques du marché aux poissons, parmi les innombrables mâts d'Altona, la ville holsteinoise ; un vieux monsieur au visage parcheminé qui fume sa pipe devant sa maison, rue Herrlichkeit ; une subtile odeur d'opium sur l'eau du canal Sainte-Catherine ; une silhouette d'une grande fille blonde devant sa machine à écrire, rue Stein ; un nègre trop élégant devant la Chilehause. Mais que dire de la Seemanstrasse où se groupent les plus belles boutiques de shipchandlers que l'on puisse espérer. Je ne connais rien qui puisse donner à l'aventure une forme plus séduisante que ces magasins, de forme tombée en désuétude, qui sentent la peinture de marine et où l'on trouve des biscuits et des costumes de scaphandriers coupés à la dernière mode.

Pierre Mac Orlan.
Filles d'amour et ports d'Europe.
Ed. Gallimard.

par pierre escaillas publié dans : P. MAC ORLAN
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Lundi 21 avril 2008



D'un côté il y a Memling, Van Eyck, Bosch, Broederlam, Van der Goes et les autres de la collection du chevalier Florent van Estborn, par ailleurs il y a l'Escaut et son estuaire qui rappelle l'Elbe dans la direction des lumières de Flessingue. A Anvers un noir frileux, nettement en chômage, qui mange une orange au coin de la rue de l'Ecluse, rend déjà hommage à celui qui le peindra. Le port est là, despotique et sonore, à moitié caché par un docker qui compte ses sous en jurant par tous les Nondedju de milliard de nondedju !  C'est une nouvelle Carthage, encore plus nouvelle que celle de Georges Eekhoud.
Les ports du Nord, comme Anvers, Hambourg et Amsterdam, sont difficiles à définir, car leur visage secret est extraordinairement mobile. Tout ce que l'on peut dire sur Anvers est à peu près exact. C'est la qualité des villes hanséatiques où l'imagination passe en franchise.
Mais si l'on désire une eau du Nord, c'est entre Anvers et Hambourg qu'il faut mener sa mélancolie en laisse. La mélancolie ne paie pas de droits. Pour cette raison elle ne connaît pas la contrebande. A Anvers, les sirènes de l'Escaut conduisent les cargos à travers les prairies de l'estuaire. Elles appellent les fantômes des légendes marines au grand complet. Dans tous les guides sérieux vous trouverez les noms de ces fantômes.

Pierre Mac Orlan.
Quais de tous les départs.
Chroniques recueillies par Francis Lacassin.
Editions Phébus.

Egalement Les Carnets de la Licorne sur http://lalicorne.canalblog.com

par pierre escaillas publié dans : P. MAC ORLAN
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Mardi 15 avril 2008
 



On le sait : la puissance de cette ville immense, cernée de terrains de jeux où de gais vieillards portent encore le full blue mal cousu sur un maillot déteint, est d'origine marine. La Tamise universitaire d'Oxford, en changeant de nom, accueille sans intermédiaires les cargos géants et l'exotisme qui donne au grand commerce sa poésie des quatre points cardinaux ou, si l'on veut, des quatre épices : le poivre, le rhum, la chanson de Mandalay et l'orgueil des sept mers.

   


C'est plus qu'il n'en faut pour alimenter une nation calme et poétique qui ignore les exigences passionnées de son propre lyrisme.
A Londres, la mer disciplinée par l'influence de la Tamise, les maléfices marins demeurent impuissants aux portes du havre. L'albatros de Coleridge vient manger le pain émietté sur les eaux coquettes du park, aux accents lointains et brumeux des pipes de la relève des grenadiers de la garde écossaise. . . .

C'est un peu en suivant mon ombre comme un guide que j'ai aimé Londres la nuit. Le bruit de mes pas, à mon gré, manquait de discrétion. Il eût été préférable que je fusse chaussé de ces silencieux escarpins dont usent les Chinois de Pennyfields. Ces hommes, des navigateurs pour la plupart, marchent sur le sol comme sur une eau sans rides, et pour aller au pub acheter une pinte de bière, ls suivent des labyrinthes de romans d'aventures. Je ne les ai jamais suivis jusqu'au bout de leur destin. Je pense qu'il ne peut être plus inquiétant que le nôtre.

  


La nuit de Londres n'appartient pas au présent. Qu'une mandoline ou une guitare animent un bar de Soho, la situation reste la même, car le passé est trop lourd pour s'évanouir dans le rayonnement de la chanson en vogue. Ces aimables fantômes, souvent violents et honnêtes, rejoignent leurs bibliothèques au premier appel de la trompette des Life Guards ou des bugles des quatre régiments de grenadiers. Sous les arbres du Mail, la haute silhouette maigre du héros de La Lumière qui séteint guette entre les arbres le roulement de tambour de la relève de la garde. Ah !  Londres est bien la gare régulatrice d'où l'on part pour Mandalay, c'est-à-dire pour son propre passé.

Pierre Mac Orlan.
Quais de tous les départs.
Chroniques recueillies par Francis Lacassin.
Editions Phébus.

Et aussi :  "Les Carnets de la Licorne" 
http://lalicorne.canalblog.com
  

 

      
 



par pierre escaillas publié dans : P. MAC ORLAN
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Mercredi 9 avril 2008

 

C'est Emmanuel Pollaud-Dulian qui, dans un commentaire (J'aime les grands cargos arrêtés sur les rades), m'a aiguillé vers Pierre Mac Orlan.

"La rose des ports européens dresse à chacune de ses quatre pointes essentielles quatre villes dont les docks reçoivent des hommages marins d'une inspiration assez différente. Au Nord il y a Hambourg et ses paquebots géants à travers la pluie ; à l'Ouest, Londres manipule les serrures de ses entrepôts qui sentent le rhum et le poivre ; au Sud, il y a la chanson légère de Marseille et les rois mages à l'entrée de la rue Bouterie ; à l'Est, Constantinople tend un décor nouveau pour les embûches de la Corne d'Or.
Tout jeune homme devrait connaître ces quatre villes" ...

C'est ce que j'ai fait très tôt en les abordant par la mer, comme il se doit pour un port. Pour Constantinople j'ai dû attendre longtemps et finalement jouer au passager, ce qui n'a d'ailleurs rien de désagréable.
Mais au milieu de cette rose des ports Pierre Mac Orlan accoste aussi d'autres quais : ceux du Havre, par exemple.

 



































Le Havre déroule pour moi un film d'une parfaite tenue. La ville est devant mes yeux sur l'écran : très grande, très marine, un peu grise, un peu pluvieuse. Le Havre vit d'une vie prodigieuse, la vie de la Haute Epicerie Océane. Je revois les jeunes commis des courtiers maritimes et la barbe florentine de Conrad qui dut souvent fumer sa cigarette entre l'hôtel de la Marine et le Bassin du Roi. Dans les anciens estaminets, , présidés par d'accortes caissières, les cours du café dominaient les préoccupations juvéniles. L'influence anglaise apportait aux hommes une coloration distinguée : les chanceliers des consulats fameux parlaient d'art et de musique. Le grand commerce n'employait que des mots évocateurs : coton, poivre, café, cacao, passagers de toute provenance qui se hâtaient dans la pluie vers les trains internationaux. Ces convois ruisselaient dans la brume qui drapait de beaux mensonges au-dessus de la gare maritime



En errant, à la fortune d'une pipe, dans les ruelles du quartier Saint-François, j'ai souvent poussé la porte vitrée d'un estaminet curieusement bourré de curiosités marines, depuis le poisson volant desséché jusqu'au long courrier ivre de mots qui ne pouvaient pas sortir de sa bouche en porte-pipe. Avant d'avoir su, grâce à Rudyard Kipling ou à Joseph Conrad, l'histoire de la pension Fultah Fisher et celle du Sunda Hotel à Macassar, je connaissais les stars où l'on bouclait le tour du monde entre minuit et l'aube, au dernier appel de la sirène.

Pierre Mac Orlan
Quais de tous les départs.
Chroniques recueillies par Francis Lacassin.
Editions Phébus.
  



par pierre escaillas publié dans : P. MAC ORLAN
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Jeudi 20 mars 2008

 

etiquette-orient-express-copie-1.jpg

 

Une fois n'est pas coutume et notre poète-voyageur de service va prendre le train. Mais pas n'importe lequel : l'Orient Express.
Mai 1890. Pierre Loti fait un court séjour à Istanboul. Du journal de ces quatre journées sera tiré un récit : Constantinople en 1890. Mais le journal est beaucoup plus détaillé que le récit.
Pour Loti ce sont quatre journées parcourues à cent à l'heure. Il va à la rencontre du Grand-Vizir sur l'Ile aux Princes, revient et se rend sur la tombe de "sa chère petite" Aziyade puis va fumer le narguileh dans quelque vieille rue surplombant la Corne d'Or avant d'être convié à l'Ambassade de France pour être ensuite invité par le Sultan au Palais d'Yeldiz où il se rend en grande tenue avant de coiffer un fez pour rejoindre à cheval le vieux Stamboul et y passer la nuit avec une jeune fille d'origine grecque : "Oh l'étrange belle créature, qui semble plus altérée d'amour que moi-même"...
Quelle santé !...
Le 15 mai il embarque en compagnie de l'Ambassadrice, la comtesse de Montebello, à bord de l'Orient Express qui va le ramener à Paris.


affiche-orient-express.jpg


15 mai 1890.

Le train longe tout Stamboul, du côté sud, sur la rive de Marmara. Au crépuscule il arrive dans les vieux quartiers morts, dans les ruines avoisinant Yedi-Koulé. Voici les grands remparts majestueusement funèbres, dans lesquels on a fait une brèche pour nous laisser passer. Quel renversement de tout, être en chemin de fer, en élégante et joyeuse compagnie, dans un pareil lieu !
Parmi ces ruines avoisinant les grands remparts de Stamboul, il y a une vieille petite mosquée, croulante, l'air abandonné ; mais son minaret porte la couronne de feux du Ramadan, - petits lampions qui viennent de s'allumer, et brillent tristement comme des lucioles de cimetière, au milieu de cette désolation où nous passons si vite, dans le crépuscule bleuâtre. Nous sommes attablés à la salle à manger, troupe cosmopolite rangée sans ordre aux tables pour le souper, quand cette petite mosquée triste nous montre son illumination inattendue dans ce site funèbre.
( ... )
Nous nous enfonçons très vite dans la plaine désolée, sombre, déserte. Comme cela me paraît étrange, à moi qui ai connu ce lieu du silence si plein de dangers dès la tombée de la nuit, comme cela me paraît étrange, de m'y engager ainsi ; en train rapide, dans une sécurité complète ...
Et je regarde fuir derrière nous la haute muraille fantastique, découpée en silhouette noire sur le ciel crépusculaire ...

Pierre Loti
Cette Eternelle nostalgie, Journal Intime.
Edition établie par MM. Vercier, Quella-Villéger et Dugas
aux Edition La Table Ronde.

orient-express-copie-1.JPGPhoto P.E.

 


par pierre escaillas publié dans : P. LOTI
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