En route pour ...
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Passagers réguliers ou occasionnels des Messageries Maritimes, de la Transat ou des Chargeurs Réunis, poètes-voyageurs éblouis de mer et de couleurs exotiques, ils nous ont laissé quelques ( trop rares ) traces de leurs périples. J'aimerais, à travers quelques citations de leurs oeuvres et des illustrations de mon cru, vous les faire (re ?) découvrir tout en espérant que vous m'en ferez connaître d'autres. Bon voyage. Pierre Escaillas.
Pour voir les navires des Messageries Maritimes : www.messageries-maritimes.org
En route pour ...
Phelps Morane poursuit sa
route vers le Brésil et l'Argentine. Après avoir longé un temps l'Afrique,
"La côte, très lente, semble glisser,
se détacher
entre l'horizon profond et la mer
sans fond.
L'Afrique plate et monotone
pour moi bourdonne
d'un étrange ruit de tam-tam
énervant et aigre." . . .
le navire atteint enfin l'équateur :
Le ciel, la mer, la mer, le ciel,
et le roulis
qui, très lent berce à peine notre peine,
et le soleil
qu'on n'ose pas voir. Hautain, meurtrier,
Il fait de la mer un lac d'émeraudes.
Le ciel, la mer, la mer, le ciel,
et le sentiment éternel
que tout se mêle,
qu'il n'y a plus d'eau, qu'il n'y a plus d'air,
que l'océan n'est plus amer,
que l'air n'est plus impondérable,
que le bateau vogue dans l'air,
que les nuages voguent dans l'eau,
que le soleil flotte là-haut
au milieu des eaux en dérive.
L'océan, le ciel, plus de rives
plus de repères dans le ciel ni dans la mer,
ni dans le temps ni dans l'espace.
Une immobilité qui passe
laissant chaque instant hors du temps
présent.
Roulis, roulis à l'infini
sur l'océan inaltérable
des sentiments inexplicables
et fuyants.
Le ciel la mer, très lentement
roulent le bateau qui roule sur l'eau.
A travers l'epace, à traver le temps,
roule le bateau , roule mollement
entre l'air et l'eau.
Phelps Morane
Départs et Escales
Qui est donc ce Phelps Morane dont Robert Guyon* me fait parvenir la
copie d'un recueil poétique intitulé "Départs et Escales" et publié en 1939 ?.
Emmanuel Pollaud-Dulian* me dit que Morane a publié deux autres ouvages : "Sybil" en 1931 et "Poèmes Sataniques" en 1936. Nous n'en savons pas plus. Les recherches sur le "net"
ne donnent rien et, dans sa préface à l'ouvrage, André Fontainas ne nous apprend rien sur l'auteur sinon qu'il passait ses hivers à Nice ...
Peut-être y aura t-il, parmi les lecteurs de ce blog, une personne qui pourra nous en dire plus.
Mais embarquons pour ce voyage qui va mener Phelps Morane vers l'Amérique du Sud puis la mer Caraïbe et enfin
New-York d'où il reprendra un transatlantique pour la France. Et franchissons les colonnes d'Hercule ...
LES PILIERS D'HERCULE
Le jour va se lever mais il fait nuit.
Comme des yeux
inquiets, tremblent partout des feux
multicolores.
Des vaisseaux apparaissent gris.
Les tourelles
sont comme des sauterelles
accroupies.
Le Détroit dort,
impassible entre ses deux berges.
Tous les torpilleurs émergent
un à un de la sourde et moite nuit.
De longs canons braqués vers la mer.
Les rochers
dans le froid du matin gris fer
surgissent des eaux qui palissent.
Un roc énorme, Gibraltar,
sort du brouillard.
Le roc, l'acier,
les longs canons,
les projecteurs toujours braqués
sur les avions,
inlassables oiseaux
qui tournent au-dessus de tous les bateaux,
sans cesse, en rond,
certains très bas, certains très haut.
Ici l'Europe, ici l'Afrique,
ici la Méditerranée
petite, fermée, surannée.
Là l'Océan.
Le vent
encor froid vient des Amériques.
De très loin, d'un tout autre monde
où tout abonde.
Partons dans le vent.
Tout se découvre,
le vert océan
devant nous s'ouvre.
Là-bas le nouveau, ici le très vieux.
Europe, adieu !
Phelps Morane.
*R. Guyon : Echos du bastingage : les bateaux de Blaise Cendrars. Ed. Apogée
*E. Pollaud-Dulian : Les Excentriques
Gus
Boffa.com
(voir les
liens dans ce blog)
Marseille sortie de la mer, avec ses poissons de roche ses coquillages et l'iode
Et ses mâts en pleine ville qui disputent les passants,
Ses tramways avec leurs pattes de crustacés sont luisants d'eau marine,
Le beau rendez-vous de vivants qui lèvent le bras comme pour se partager le ciel,
Et les cafés enfantent sur le trottoir hommes et femmes de maintenant avec leurs yeux de phoshore,
Leurs verres, leurs tasses, leurs seaux à glace et leurs alcools,
Et cela fait un bruit de pieds et de chaises frétillantes.
Ici le soleil pense tout haut, c'est une grande lumière qui se mêle à la conversation,
Et réjouit la gorge des femmes comme celle des torrents dans la montagne,
Il prend les nouveaux venus à partie, les bouscule un peu dans la rue,
Et les pousse sans un mot du côté des jolies filles.
Et la lune est un singe échappé au baluchon d'un marin
Qui vous regarde à travers les barreaux légers de la nuit.
Marseille, écoute-moi, je t'en prie, sois attentive,
Je voudrais te prendre dans un coin, te parler avec douceur,
Reste donc un peu tranquille que nous nous regardions un peu
O toi toujours en partance
Et qui ne peux t'en aller,
A cause de toute ces ances qui te mordillent sous la mer.
Jules Supervielle.
Marseille (1927).
Illustration : Dellepiane extraite de Et l'au-dela de Suez de Bernard Delvaille. Ed. André Dimanche.
Cliché C.G.T. *
Les artistes de la Comédie-Française
sont venus sur le paquebot à 4 turbines
réciter les Deux Pigeons
sous un plafond signé Luc-Olivier Merson.
Les filles du Préfet maritime dansent
et sont en nage
d'espérer un mari.
Le Capitaine dit : " Voyez dames Sirènes
habillées de mazout. "
( Peut-on considérer sans haine
l'atticisme du Capitaine ? )
Des gouttes tombent, large sueur.
Les forçats du 4e pont ont des sentiments excessifs.
La mayonnaise tourne.
On entend crier
les chiens promis à la vivisection.
Dans sa péroraison, le Ministre aux invités :
" - Lançons sur l'océan,
suave mari magnum,
ce petit coin de France,
c'est à dire,
un peu plus de Justice et un peu plus de beauté. "
Paul Morand, Inauguration d'un paquebot.
Feuilles de température. Poèmes.
NRF Gallimard.
*Un dîner de gala à bord de La Provence.
Cliché Cie Gale Transatlantique extrait de :
Paquebots, le temps des traversées
Michel Mohrt & Guy Feinstein.
Ed. Maritimes et d'Outre-Mer.
Il fait à Djibouti si chaud,
Si métallique, âpre, inhumain,
Qu'on planta des palmiers en zinc
Les autres mourant aussitôt.
Quand on s'assied sous la ferraille
Crissante
au souffle du désert,
Il
vous tombe de la limaille,
Bientôt vous en êtes couvert.
Mais vous possédez l'avantage,
Sous la palme au fracas de train,
D'imaginer d'autres voyages
Qui vous mènent beaucoup plus loin.
Jules Supervielle, Sous Les Palmiers.
Débarcadères.
Oeuvres poétiques complètes.
Ed. NRF Gallimard.
Et aussi Les Carnets de la Licorne : http://lalicorne.canalblog.com
L'Etna sent la gare,
le figuier chaud.
Sous l'ombre il n'est plus
que fumerolles roses
et trois Allemands nus
qui chantent un poème en vers de couleur
sur la résistance passive,
dans le thêatre de Taormina.
Paul Morand, Poème cousu main.
Feuilles de température.
nrf Gallimard
Et Les Carnets de la Licorne : http://lalicorne.canalblog.com
"Trade winds fast winds" disaient les Anglais qui avaient le sens du commerce et pour qui ces vents portant le l'Europe vers les Caraïbes
étaient de précieux auxiliaires du trafic maritime.
Nous, Français, bien au dessus de ces basses contingences commerciales les appelons Alizés.
Pour les lecteurs rebutés par la langue de Shakespeare je me suis essayé - mes faibles moyens réclament une grande indulgence - à une traduction en langue française.
Les "Spanish seas", les mers espagnoles dont parle John Masefield sont appelées aujourd'hui mer des Caraïbes.
Trade Winds
In the harbor, in the island, in the Spanish Seas,
Are the tiny white houses and the orange trees,
And day-long, night-long, the cool and pleasant breeze
Of the steady Trade Winds blowing.
There is the red wine, the nutty Spanish ale,
The shuffle of the dancers, the old salt's tale,
The squeaking fiddle, and the soughing in the sail
Of the steady Trade Winds blowing.
And o' nights there's fire-flies and the yellow moon,
And in the ghostly palm-trees the sleepy tune
Of the quiet voice calling me, the long low croon
Of the steady Trade Winds blowing.
John Masefield.
Alizés
Au port de la petite île caraïbe,
Couverte de minuscules maisons blanches et d'orangers,
S'épand, tout au long du jour et de la nuit, la brise exquise et douce
Du souffle régulier de l'alizé.
Il y a le vin rouge, la bière espagnole au goût de noisette,
Le piétinement des danseurs, les histoires des vieux loups de mer,
Le crin-crin du violon et le bruissement dans les voiles
Du souffle régulier de l'alizé.
Et à la nuit viennent les lucioles et la lune rousse
Et, depuis les fantomatiques palmiers, le chant monotone
D'une douce voix qui m'appelle, la longue et basse mélopée
Du souffle régulier de l'alizé.
A la mémoire
d'Antonio Joachim Salvador Pereira
né à Chinchinim ( Salsete Goa )
Elles remplissent à éclater une bibliothèque vétuste dont le haut est vitré dans une chambre de la case baroque surchauffée pendant le jour.
On y voit mourir un trafic,
un port que les navires délaissent,
un vieux contrat de fournitures étranges, signé en 1895, par Monsieur de Baillou qui avait un paraphe fleuri, et par El Hadj Chamis.
L'ultime page du Livre de Caisse est tragique :
le dernier mois on a dépensé 73 shillings pour trois télégrammes à Nairobi et 7/6 pour une souscription à la "Society for prevention of crualty to animals".
Elles dorment. Le papier, sec, se casse.
Mais la nuit, sans doute,
hors du sommeil cataleptique des feuillets entassés et de l'infinie faiblesse des morts,
se lèvent, pour errer à travers les salles vastes et sur la terrasse indienne,
dans une atmosphère de sultanat arabe,
de cocoteraie humide,
de club anglais et de roupies de la Reine
les fantômes verdâtres et "underpaid" de commis locaux gaonais.
Louis Brauquier.
Je connais des îles lointaines.
Poésies complètes.
Editions La Table Ronde.
Et aussi "Les Carnets de la Licorne" : http://lalicorne.canalblog.com/
Les grands armateurs et les grands commerçants de Hambourg possèdent chacun autant de ciel que la fumée de leurs paquebots ou de leurs cargos
peut en couvrir. C'est un ciel fragile du Nord et quand un rayon de soleil le casse d'une fêlure dorée, il peut laisser entrevoir des divinités marines surprenantes, mais d'une parfaite honnêteté
. . .
A Hambourg, comme dans tous les grands ports, les races les plus diverses se mêlent sans se connaître. Chacune d'elles, grâce au gris du ciel, y affirme son caractère particulier. Un noir n'est
jamais plus noir qu'à Hambourg et les fruits exotiques qui ornent les vitrines des boutiques du marché de Sankt-Pauli offrent vraiment, dans leurs formes, aujourd'hui familières, les secrets
domestiques de l'Orient.
Avant de se confier au canot automobile qui vous conduira jusque dans l'embouchure de l'Elbe, il est bon de flâner dans les rues du vieux Hambourg et de s'accouder longuement sur les anciens
parapets qui font songer à ceux de Bruges ou d'Amsterdam. Cette ville étonnante est parmi les plus beaux livres d'images qu'un Européen, lié étroitement et par goût au sort de son Europe, puisse
feuilleter. Mille détails peuvent servir de point de départ à un roman : une jeune collégienne qui précède sa bonne devant les barques du marché aux poissons, parmi les innombrables mâts
d'Altona, la ville holsteinoise ; un vieux monsieur au visage parcheminé qui fume sa pipe devant sa maison, rue Herrlichkeit ; une subtile odeur d'opium sur l'eau du canal Sainte-Catherine ; une
silhouette d'une grande fille blonde devant sa machine à écrire, rue Stein ; un nègre trop élégant devant la Chilehause. Mais que dire de la Seemanstrasse où se groupent les plus belles boutiques
de shipchandlers que l'on puisse espérer. Je ne connais rien qui puisse donner à l'aventure une forme plus séduisante que ces magasins, de forme tombée en désuétude, qui sentent la peinture de
marine et où l'on trouve des biscuits et des costumes de scaphandriers coupés à la dernière mode.
Pierre Mac Orlan.
Filles d'amour et ports d'Europe.
Ed. Gallimard.
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